La machine à remonter le temps
Le berrichon, comme chacun sait, n’est pas un grand voyageur. Ce qui est facilement compréhensible : en effet, à quoi bon voyager quand on habite le plus beau pays du monde ? C’est ce que je me disais, hier, en feuilletant le merveilleux livre de Jacques des Gachons, un livre datant de 1936 et intitulé modestement " Le Berry ". Ce rarissime in-octavo adorné de 218 héliogravures et d’une superbe aquarelle en couverture avait fini par me trouver sans que je l’eusse aucunement cherché et il avait, par l’heureux concours du hasard et la gentilesse d’un ami bourguignon, finalement rejoint les rayons de mon humble collection de livres régionaux.
Faute de voyager dans l’espace, on peut voyager dans le temps. La machine à remonter le temps existe depuis belle lurette : c’est ce qu’on appelle un " livre " et celui-ci me permettait de remonter 71 ans en arrière sans quitter mon fauteuil ni mes charentaises. Que demander de mieux par une morne et froide soirée d’hiver de 2008 ?
Au fond, me disais-je, en parcourant ce merveilleux livre d’images couleur sépia, le Berry de 1936 n’était pas très différent de celui de 2008. Toutes les architectures remarquables du passé étaient encore bien à leur place, et bien préservées. Les paysages étaient à peu près identiques à ce qu’ils sont maintenant. La seule " catastrophe écologique " du Berry, la construction du barrage d’Eguzon et la transformation de la vallée de la Creuse en lac artificiel avait déjà eu lieu et l’auteur n’était pas peu fier de célébrer, au nom du progrès, l’une des plus puissantes usines hydroélectriques de France. La seule inquiétude formulée par l’auteur concernait l’évolution du tourisme à l’étang de Bellebouche. Voici ce qu’il en disait :
" On m’assure que depuis quelques étés, Bellebouche est devenu une sorte de plage à la mode. Dans les petits chemins d’alentour s’alignent les autos de maîtres et les taxis. On se baigne, les enfants font des châteaux de sable ; on goûte sur l’herbe. J’avoue que cette nouvelle ne m’a pas enthousiasmé et j’espère qu’il restera encore longtemps des coins de Brenne solitaires et inviolés … "
Les espérances de M. des Gachons furent d’ailleurs réalisées. Le tourisme de masse n’a pas encore, Dieu merci, défiguré la Brenne, et l’étang de Bellebouche, ce n’est pas encore le Club Med !
Donc, tout ce qui est beau et digne d’intérêt dans le Berry ne semble pas avoir beaucoup changé depuis 1936. Le passage du temps n’a pas eu d’emprise sur notre belle province. C’ést l’avantage ne n’avoir ni mer ni montagnes, bref rien qui puisse attirer les hordes barbares des touristes. Toutes les merveilles du Berry sont donc restées disponibles pour les autochtones et pour quelques touristes évolués !
Mais ce qui est merveilleux dans les vieux livres, c’est le plaisir que procure leur simple contact. Qu’y a-t-il de plus beau qu’une belle mise en page avec une belle typographie et des photos sépia reproduites par héliogravure. L’héliogravure, en ces temps anciens, permettait déjà la " haute définition ". Pas de trame visible même si on observe à la loupe. Le lecteur est immergé dans le paysage. Et le monochromatisme a quelque chose de magique, comme si les lieux familiers étaient idéalisés, comme si on les voyait à travers un filtre embellissant , comme si ce voyage immobile dans un passé à la fois proche et lointain avait la faculté de magnifier toutes les choses familières. Regardons cette vieille photo de la Porte de l’Horloge de Déols :
C’était dans un passé inconcevable où je n’existais pas, même à l’état de projet. Il était très exactement 9 heures trente du matin lorsque le photographe, Monsieur Bertault, appuyait sur le déclencheur de son gros appareil à plaques afin d’immortaliser ce vénérable vestige du passé sans songer que 71 ans plus tard quelqu’un connaîtrait son nom et même l’heure de la prise de vue..
Hier, à neuf heures 10, j’ai pris la même photo avec un appareil numérique. Monsieur Bertault, qui n’existe vraisemblablement plus, eût-il pu imaginer que dans un inconcevable 21 ème siècle, un autre photographe eût pris la même photo avec un minuscule appareil sans plaque ?
Et pourtant la Porte de l’horloge, indifférente aux générations de photographes qu’elle a vu passer, est restée identique à elle-même, à quelques détails près.
Je crois que les vieilles pierres sont vivantes, mais elles vivent dans un autre espace-temps que le nôtre, comme les vieilles photos, comme les vieux livres ...