Le nouveau berger et le mouton rose
Au siècle dernier, dans la province du Berry, entre Nohant et La Berthenoux, vivait un paisible troupeau de moutons gardé par un brave berger. Comme ce brave berger se faisait vieux, il sentit qu’il était temps de confier à son fils la garde de son troupeau. Le fils, un jeune ambitieux aux dents longues, fraîchement émoulu de l’Ecole de Bergerie de La Châtre, s’adressa alors aux moutons en ces termes :
" Mes chers moutons, maintenant c’est moi qui vais vous reprendre en main et je vous promets un changement radical. Tout d’abord, sachez que désormais il va falloir être productifs. J’aime avant tout les moutons qui se lèvent tôt. Certes, ils seront tondus comme les autres, mais je reconnaîtrai leur mérite et ils gagneront mon estime "
Bêêêêê Bêêêêê répondirent en chœur les moutons, ce qui en langue ovine signifie " Vive notre nouveau berger ! "
Le nouveau berger continua son discours :
" Pour assurer votre sécurité, mes chers moutons, je recruterai des gros chiens aux dents aussi longues que les miennes et je renforcerai la clôture, afin de vous mettre à l’abri des loups, des ours, des lions et autres racailles. "
Or, parmi ce troupeau à la toison immaculée, il y avait un mouton rose. Ce pauvre mouton rose, terriblement complexé par rapport à ses congénères, avait cependant un quotient intellectuel nettement supérieur et un individualisme peu commun parmi la gente ovine. Il interrompit le nouveau maître en ces termes :
Eêêêêêêb Eêêêêêêb, ce qui peut se traduire ainsi :
" Mais, notre sécurité n’est pas menacée ! Faut pas nous prendre pour des pigeons ! Il n’y a pas d’ours ni de loups dans le Berry. Et encore moins de lions ! "
" Il n’y en a pas pour l’instant, mais il pourrait y en avoir ", reprit le berger. " De toute façon, j’appliquerai ces mesures sécuritaires pour le bien du troupeau, car j’aime tous les moutons y compris les moutons roses "
Bêêêêê Bêêêêê répondirent en chœur les moutons, à l’exception du mouton rose qui n’était pas dupe.
Et c’est ainsi que le troupeau entra dans une ère nouvelle de travail, de mérite, de sécurité et de tonsure...y compris le pauvre mouton rose, hélas trop minoritaire, qui garda néanmoins … sa liberté de penser.
(Conte traditionnel du Bas-Berry, traduit du berrichon par J.L.F.)