Merveilles de chine (4)
C’était un stand au style bien différent du premier, où trônaient d’une manière grotesque et prétentieuse des postes de radio des années cinquante dont le vernis outrageusement brillant trahissait une restauration récente et outrancière. Un homme grand et maigre, dont le visage triangulaire se terminait par une petite barbiche noire bien taillée, s’affairait à les extraire d’un imposant quatre-quatre noir, une de ces abominations modernes qui encombrent et polluent villes et villages du Bas Berry. Il les déposait successivement, dans un ordonnancement parfait, sur une table recouverte d’un velours noir qui tombait impeccablement.
Tous ces postes étaient munis de larges étiquettes à fil sur lesquels on pouvait lire, en français, en anglais et en néerlandais la mention " état de marche ", ainsi que les prix allant de 500 roupies pour les modèles ordinaires à 1500 roupies pour les postes à oreilles avec tourne-disque ! Visiblement, le marchand, qu’il fût professionnel ou particulier (chose qui d’ailleurs ne me regardait pas) connaissait bien son affaire et semblait avoir davantage habitude de travailler avec une clientèle internationale fortunée qu’avec le plouc berrichon moyen …
Il y avait aussi quelques vagues transistors d’intérêt assez limité sur lesquels il n’avait pas jugé bon d’afficher le prix. C’est alors que ce grand maigre à barbiche pointue, qui m’inspirait déjà une forte antipathie, déposa religieusement sur son stand, comme sur un autel, un radioréveil Optalix qu’il venait d’exhumer d’une caisse, le modèle Iris de couleur … noire !
C’était le mythique Iris Noir, tellement mythique que certains collectionneurs niaient purement et simplement son existence, argumentant que les quelques spécimens existant dans les musées de radio, étaient en fait des modèles blancs qui avaient été repeints en noir par des bidouilleurs peu scrupuleux. Il n’existait pas, selon eux, le moindre authentique exemplaire, pas plus qu’il n’en existait en botanique, où les soi-disant iris noirs obtenus par de savantes hybridations étaient en fait d’un bleu ou d’un violet très sombre.
Selon d’autres collectionneurs, Optalix avait bien produit une petite série de couleur noire mais cela s’était avéré être un désastre commercial. Aucun de ces exemplaires, sans doutes jugés trop funèbres par la clientèle, n’avait été vendu et les dépositaires de la marque avaient dû les retourner à la maison mère où ils auraient été détruits ou –selon certains- repeints en blanc et de nouveau remis sur le marché. Il y aurait ainsi, selon eux, quelques Iris Blancs dont il suffirait de décaper la peinture pour retrouver la couleur noire d’origine. Mais ces querelles byzantines entre spécialistes restaient purement spéculatives, faute de la moindre piste sérieuse sur laquelle on eût pu se baser.
Et pourtant la couleur noire était bel et bien mentionnée dans " La Saga Optalix ", qui est le livre sacré des Optalixiens.
Je ressentis une excitation fébrile m’envahir et je commençai à observer l’objet de très près. Je sortis même ma loupe d’horloger grossissant 10 fois, autre outil indispensable au chineur avisé, afin d’en examiner la texture. Aucun indice de peinturlurage malveillant, pas la moindre trace, pas le moindre grain de matière n’était visible à un tel grossissement. Il était vraiment d’un beau noir anthracite dans la masse. Aussi lisse, énigmatique et impénétrable que le monolithe de 2001, l’Odyssée de l’espace …
(à suivre ...)