Merveilles de chine (2)

Publié le par TSF36

Le brave homme, tout en continuant à déballer des arrosoirs en tôle cabossés et autres outils de jardinage obsolètes, m’observait cependant du coin de l’œil et, notant mon intérêt pour cette chose, m’interpella :

- Si ça vous intéresse, ce genre de machins , j’en ai encore un autre dans la voiture. Je peux vous faire un lot !
- Pour sûr que çà m’intéresse, lui répondis-je. Voyons ce que vous avez de beau…

Et il sortit, à mes yeux ébahis ce que, du fait de ma vaste culture sans-filiste, je reconnus immédiatement comme un Super Mondial Vitus, la Rolls-Royce de la TSF au début des années 1920 ! L’appareil était lui aussi recouvert d’une épaisse couche de poussière mais absolument intact. Pas la moindre fêlure ni la moindre écaille sur le panneau d’ébonite. Pas la moindre fissure ni la moindre quenotte de souris n’avaient abîmé la belle caisse en noyer verni qui n’attendait plus que l’eau japonaise et l’huile de coude pour retrouver son lustre d’antan. Il manquait évidemment les lampes, mais c’était un détail insignifiant pour un appareil d’une aussi grande rareté.

- J’ai aussi une espèce de pavillon de phono, dit-il, si çà peut vous intéresser …

Et il brandit à mes yeux ébahis un grand haut-parleur en col de cygne, dont le pavillon était orné d’un paysage lacustre avec des cygnes et de nénuphars délicatement peints à la main dans le plus pur style art-déco. Je connaissais l’existence de ces haut-parleurs peints, pour en avoir bavé d’envie en regardant des publicités dans « La Science et la Vie » mais c’était la première fois que j’en voyais un en vrai. C’était vraiment mon jour de chance, même si je ne crois pas à la chance, ce concept erroné qui laisse entendre que le hasard a une intention. En tout cas, le hasard avait fait fort ce matin là !

- Ca fait des années que j’ai çà dans mon grenier, reprit le brave homme, et je ne sais pas à quoi çà sert. Comme dit ma femme, ça sert surtout à encombrer ! De toute façon, on est obligé de débarrasser tout ce bazar pour faire des travaux.

Je n’en croyais pas mes yeux ni mes oreilles et je dus me pincer pour être sûr que je ne rêvais pas. Eh non, c’était bien vrai. Il y avait encore de telles merveilles qui sortaient des greniers en 2006 ! Et des braves gens qui ignoraient totalement que çà pouvait avoir de la valeur …
Reprenant mes esprits, je lui demandai : et combien vous me faites le lot ?

- Oh … donnez-moi 150 roupies (1) et vous emportez le tout.

Je m’attendais bien à un prix sympathique de la part de cette homme bien sympathique, mais là, vraiment, je me serais senti coupable de ne payer que 150 roupies pour toutes ces merveilles, d’autant plus que mon déballeur n’avait pas l’air très fortuné à en juger par son véhicule hors d’âge. Et je ne pouvais décemment faire moins que de lui offrir une somme un peu plus importante, tout en sachant que cela risquait de se retourner contre moi, que cela aurait pu lui mettre la puce à l’oreille et qu’il aurait pu décider de différer la vente afin de se renseigner ailleurs sur la valeur réelle de ces choses qu’il avait manifestement sous estimées. Mais ce qui me restait de générosité après tant d’années de chine impitoyable l’emporta finalement sur la crainte de saborder la meilleure transaction de l’année.

- 150 roupies, ce n’est pas cher, lui répondis-je. Ce matériel vaut beaucoup mieux que cela. Je vous en offre 1500 !

(à suivre ...)

(1) Pour le lecteur peu familier avec les différentes monnaies utilisées dans les lointaines provinces du Centre France , rappelons que la roupie berrichonne (celle qui nous intéresse présentement) est égale, par temps sec et au niveau de la mer, aux 2/3 de la roupie tourangelle et aux 5/8 de la roupie poitevine.

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Publié dans Littérature

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