Im Abendrot
"Au crépuscule", ou plus exactement "dans la rougeur du soir", tel est le titre du dernier des quatre derniers lieder (Vier letzte Lieder) de Richard Strauss. Une oeuvre que tout le monde s'accorde à reconnaître comme sublime, mais qui m'avait jusqu'alors totalement échappé bien que je l'eusse maintes fois entendue.
Richard Strauss figure en effet, en la bonne compagnie de Haydn, de Rameau, de Chostachovitch et de nombreux autres grands musiciens, au catalogue des compositeurs pour lesquels je n'ai pas d'atomes crochus, et dont je ne possède par conséquent aucun enregistrement sur mes vastes étagères musicales.
De Richard Strauss, le commun des mortels ne retient que les premières mesures d'Also sprach Zarathustra qui sert d'ouverture à 2001 l'Odyssée de l'Espace. Il faut reconnaître que sa musique n'est pas facile : elle fait suite et prolonge celle de Wagner dernière manière, le Wagner de Tistan et Isolde, une musique quasi-atonale, dans laquelle il est bien difficile de retenir une mélodie qu'on puisse chanter sous la douche ou siffler en travaillant !
C'est ainsi que, faute de mélodie mémorisable, les quatre derniers lieder de Richard Strauss m'avaient toujours semblé dignes du plus grand respect, mais inaccessibles.
Or hier, comme je circulais dans mon humble véhicule (équipé toutefois d'un excellent poste de TSF branché en permanence sur Radio Classique) j'entendis une voix merveilleuse chantant une mélodie sublime sur une orchestration somptueuse alors que je passais près d'un grand parc où le chaud soleil d'une fin d'après-midi d'automne amplifiait les mille nuances rougeâtres des feuillages.
Je sentis alors tous mes poils se hérisser et un frisson me parcourir ; un déclic s'était produit dans mes circuits neuronaux, comme un relai électromécanique qui se ferme, et le courant avait été établi entre cette musique et moi.
Il s'agissait, bien sûr, de "Im Abendrot" chanté par Renée Fleming, ainsi que le souligna le speaker iconoclaste en shuntant la conclusion orchestrale qui auraît normalement dû être suivie d'un long silence méditatif.
Im Abendrot, c'est un poème très simple de Eichendorff qui parle de la beauté du monde, de la paix, du sommeil et de la mort mais dans une parfaite sérénité. On y entend chanter les alouettes (à la flûte) tandis que la nuit tombe et que la musique se dissoud dans le silence.
Wir sind durch Not und Freude
gegangen Hand in Hand;
vom Wandern ruhen wir
nun überm stillen Land.
Rings sich die Täler neigen,
es dunkelt schon die Luft,
zwei Lerchen nur noch steigen
nachträumend in den Duft.
Tritt her und laß sie schwirren,
bald ist es Schlafenszeit,
daß wir uns nicht verirren
in dieser Einsamkeit.
O weiter, stiller Friede!
So tief im Abendrot.
Wie sind wir wandermüde--
Ist dies etwa der Tod?
Comme quoi, en matière de musique il ne faut jamais jurer de rien. Une oeuvre qui vous avait toujours semblé obscure peut soudain se révéler à la faveur d'un éclairage particulier. La chaude lumière d'une soirée d'automne, peut-être alliée à une humeur sereine avait en l'occurence fait office de révélateur, comme pour donner raison à la théorie des correspondances de Beaudelaire : "Les parfums, les couleurs et les sons se répondent"
Pour entendre ce chef d'oeuvre de Richard Strauss par Renée Fleming, il suffit de se rendre sur Youtube. L'image est hélas médiocre déformée ; il vaudra mieux fermer les yeux, mais la voix est merveilleuse, l'orchestre sous la direction de Claudio Abbado est somptueux et on y entend même l'indispensable silence méditatif à la fin ...
http://fr.youtube.com/watch?v=R9_ZXPkIkrc