La Chasse au Snark : Crise Sixième

Publié le par TSF36

                             Le rêve de l'Avocat

Ils le traquèrent avec des dés à coudre, ils le traquèrent avec soin ;
Ils le poursuivirent avec des fourchettes et de l'espoir ;
Ils menacèrent sa vie avec une action de chemin de fer ;
Ils le charmèrent avec des sourires et du savon.

Mais l'Avocat, lassé de chercher à prouver
Que faire de la dentelle, pour un Castor était un tort,
S'endormit, et en rêve il vit la Créature
Qui hantait depuis si longtemps son imagination.

Il rêva qu'il était dans un sombre tribunal,
Où le Snark, avec un monocle,
Avec sa robe, ses rubans et sa perruque, défendait un cochon
Accusé d'avoir déserté sa porcherie.

Les témoins affirmaient, sans erreur ni défaut
Que cette porcherie était bien désertée.
Et le juge expliquait les articles de lois
D'un ton doux et grave à la fois.

L'accusation n'avait jamais été exprimée clairement
Et il semblait que le Snark avait commencé,
Et parlé trois heures, avant que l'on devinât
Ce que le cochon pouvait bien avoir fait.

Les membres du jury étaient tous d'un avis différent
(Bien avant qu'on eût lu l'acte d'accusation)
Parlant tous en même temps, de sorte qu'aucun d'eux
Ne savait un traître mot de ce que les autres avaient dit.

"Vous devez savoir", dit le juge ; mais le Snark s'exclama "Balivernes !
Cette loi est tout à fait obsolète !
Sachez donc, mes amis, que la question relève
D'un très ancien droit seigneurial.

Dans un cas de trahison, le cochon semble avoir
Aidé, mais ne pas être vraiment coupable.
Puisque la charge d'insolvabilité est caduque, c'est bien clair,
Je plaiderai que l'affaire est irrecevable.

Le fait de  désertion, je ne le nierai pas,
Mais sa culpabilité, j'en suis sûr, est annulée
(Relativement  aux frais de la requête)
Par cet alibi qui a été prouvé.

Le sort de mon pauvre client dépend maintenant de vos votes.
L'orateur alors se rassit à sa place,
Et enjoignit le juge de consulter ses notes
Afin de résumer brièvement l'affaire.

Mais le juge dit qu'il n'avait jamais rien résumé de sa vie;
Alors le Snark s'en chargea à sa place,
Et résuma si bien qu'il en dit beaucoup plus
Que ce que les témoins avaient jamais dit !

Quand on demanda le verdict, le jury refusa,
Car ce mot était bien trop dur à épeler ;
Mais ils espéraient tous que le Snark voudrait bien
Se charger de la tâche aussi.

Alors le Snark réfléchit au verdict, bien qu'il avoua
Etre un peu fatigué par le travail du jour.
Quand il dit le mot "COUPABLE ! " le jury gronda,
Et quelques uns s'évanouirent.

Puis le Snark rédigea la sentence, tandis que le juge était
Trop nerveux pour dire un seul mot.
Quand il se leva, il y eut un silence de mort,
On eût même entendu une mouche voler.

"Travaux forcés à vie " fut la dure sentence,
Avec, ensuite, quarante livres d'amende "
Le jury applaudit mais le juge dit qu'il craignait
Que la formulation ne fût pas légalement correcte.

Mais leur exultation fut soudain assombrie
Quand le gardien de prison, en larmes, les informa
Qu'une telle sentence resterait sans effet,
Attendu que ledit cochon était mort depuis six ans.

Le juge quitta la Cour, profondément écœuré;
Mais le Snark, bien qu'un peu atterré,
En tant qu'avocat chargé de la défense,
Ne cessait de vociférer.

Ainsi rêvait l'Avocat, et les vociférations semblaient
Devenir de plus en plus claires.
Et il se réveilla aux tintements d'une cloche furieuse,
Que l'Homme à la Cloche agitait à ses oreilles.

 

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                               (A suivre ; courage : plus que deux crises !)

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