Eloge du Snark

Publié le par TSF36

Je ne me souviens plus par quel enchaînement d'idées et de circonstances, je me suis replongé dans l'univers de Lewis Carroll. Peut-être le visionnage d'Alice aux pays des merveilles de Tim Burton, un film aux effets spéciaux remarquables, mais qui m'a confirmé une fois de plus que l'humour de Lewis Carroll résidait essentiellement dans le langage et que toute adaptation filmique ne pouvait être qu'une réduction, voire une trahison.
Ou alors, c'est peut-être l'absurdité involontaire du monde où nous vivons qui m'a poussé à redécouvrir une forme d'absurde hautement revendiquée par ce génial auteur.
Toujours est-il que, sans l'avoir prémédité, au hasard d'un farfouinage dans les rayons de la FNARK,  je fis l'acquisition d'une édition bilingue de La Chasse au Snark, oeuvre trop méconnue (du moins en Hexagonie) de l'auteur d'Alice.

 


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La chasse au Snark, c'est peut-être le chef d'oeuvre absolu de l'Absurde. Un équipage improbable composé d'un boulanger, d'un boucher, d'un banquier, d'un champion de billard, d'un avocat, d'un huissier et d'un castor (faute de raton-laveur!)  sous le commandement d'un "homme à la cloche", faissant office de capitaine,  se lance à la recherche d'un animal fabuleux nommé Snark, à mi-chemin entre l'escargot (snail) et le requin (shark). Quand on demandait à Lewis Carroll quel était le sens profond du Snark, il répondait qu'il n'en avait pas la moindre idée ! Et pourtant, cela n'a pas empêché les nombreuses interprétations, tant il est vrai qu'un oeuvre une fois écrite échappe totalement à son auteur et vit sa propre vie. Et il faut reconnaître que le symbolisme du Snark est immense.

 
Ce long poème sublime, sous-titré "une agonie en huit crises" est constitué de huit parties en merveilleux quatrains, pleins d'absurdités et de néologismes hilarants,  mots-valises nés de la fusion de deux autres mots, cauchemar des traducteurs ... 

Oeuvre méconnue, c'est le moins qu'on puisse dire, puisqu'il s'agit d'un poème réputé intraduisible, le parangon du "nonsense" typiquement British. Et pourtant il existe de nombreuses traductions en français. Même Aragon s'y est, paraît-il, cassé les dents.
Traduire de la poésie anglaise n'est pas chose facile : si on veut obtenir en français des vers réguliers avec des rimes, c'est un vrai casse tête à moins de s'éloigner totalement du sens originel. On aboutit ainsi à des "vers de mirliton" n'ayant souvent qu'un rapport approximatif avec le texte original. Ou alors, il faut se résoudre à faire du mot à mot, en prose, et on aboutit à un texte désespérément plat et sans saveur.
J'attendais beaucoup de la traduction de Jacques Roubaud, éminent Oulipien, mais j'ai été fort déçu du parti qu'il avait pris de transformer les quatrains de Carroll en sixains, et je n'ai pas aimé du tout certaines lourdeurs de style et le manque de fluidité du discours. Alors, jamais content, je me suis attelé à retraduire le Snark, non pas mieux que mes illustres prédécesseurs, mais au moins d'une manière qui me plaise (et m'amuse)
L'avantage avec la poésie absurde, c'est que chaque traducteur peut en donner sa version personnelle.
Je n'ai donc pas cherché à retrouver un compte de syllabes exact et j'ai laissé tomber les rimes, sauf quand elles n'étaient pas incompatibles avec le sens littéral du texte original. J'espère avoir néanmoins gardé un ton poétique dans un langage contemporain, sans trahir la pensée de l'auteur. Voici donc la première partie du Snark à l'usage des Hexagonaux non anglophones (paraît qu'il y en a encore quelques uns) Traduction modeste et provisoire il va sans dire ....




         La chasse au Snark, une agonie en 8 crises



Crise Première : le débarquement

L'endroit parfait pour un Snark ! s'écria l'Homme à la Cloche
En débarquant son équipage avec soin
Tenant chaque homme au dessus des flots
Par un doigt enlacé dans ses cheveux

L'endroit parfait pour un Snark ! Je vous le redis.
Voilà qui devrait suffire à vous encourager.
L'endroit parfait pour un Snark ! Je vous  le re-redis.
Ce que je dis trois fois est vrai.

L'équipage était parfait : il y avait un Cireur de chaussures
Un fabricant de bonnets et de capuches
Un Avocat pour régler leurs différends
Et un Huissier pour estimer leurs biens

Un champion de Billard, dont l'habileté était immense,
Aurait peut-être gagné plus que sa part -
Mais un Banquier, engagé à grands frais,
Veillait sur leur argent à tous.

Il y avait aussi un Castor qui arpentait le pont
Ou qui faisait de la dentelle, assis sur la proue
Et qui (selon l'Homme à la Cloche) les avait maintes fois sauvés du naufrage
Bien qu'aucun des marins ne pût dire comment.

L'un d'entre eux était réputé pour le nombre de choses
Qu'il avait oubliées quand il monta à bord
Son parapluie, sa montre, ses bijoux et ses bagues
Et les habits qu'il avait achetés pour le voyage.

Il avait quarante-deux boites, toutes rangées avec soin
Avec son nom soigneusement peint sur chacune
Mais, comme il avait omis de mentionner ce fait,
Elles furent toutes laissées sur le quai.

La perte des ses habits n'était pas très grave, car
Il avait sur lui sept manteaux en venant
Avec trois paires de bottines - mais le pire de tout
C'est qu'il avait totalement oublié son nom.

On l'appelait par "Ho !" ou par des sobriquets,
Tels que  "La frite" ou "Vieille perruque" !
Ou bien "comment qu'y s'appelle?" ou "c'est quoi déjà son nom ?"
Mais le plus souvent "Machin-truc !"

Mais, pour ceux qui préfèrent des mots plus pittoresques,
Il avait d'autres noms encore :
Ses plus proches amis l'appelaient "Bout de chandelle"
Et ses ennemis " Vieux fromage"

"Il n'a pas fière allure et n'est pas un génie"
Disait souvent l'homme à la cloche
Mais son courage est grand ! Et après tout c'est bien
Cela dont on a besoin pour le Snark.

Il plaisantait avec les hyènes, les fixant dans les yeux
Avec un signe impudent de la tête.
Et il se promena un jour, patte à patte avec un ours,
"simplement pour lui remonter le moral" dit-il.

Il se disait boulanger, mais avoua trop tard
(Ce qui rendit fou le pauvre Homme à la Cloche)
Qu'il savait seulement faire les pièces montées - pour lesquelles,
Il faut dire, on n'avait sous la main aucun ingrédient.

Le dernier membre d'équipage mérite une remarque spéciale,
Malgré son air d'idiot inimaginable,
Il n'avait qu'une idée - mais l'idée étant "Snark"
Le brave homme à la cloche l'engagea aussitôt.

Il se disait boucher : mais déclara gravement
Au bout d'une semaine en  mer
Qu'il ne tuait que les castors. L'Homme à la Cloche pâlit,
Et devint presque muet de frayeur.

Enfin il expliqua, d'une voix qui tremblait,
Qu'il n'y avait à bord qu'un seul castor,
Un animal apprivoisé qui lui appartenait,
Et que sa mort serait infiniment déplorée.

Ledit Castor, ayant par hasard ouï cela
Protesta, les yeux pleins de larmes, disant
Que même l'enchantement de la chasse au Snark
Ne pouvait compenser cette sinistre surprise.

Il implora pour qu'on fît transporter
Le Boucher sur un autre navire :
Mais l'Homme à la Cloche déclara que cela n'allait pas
Avec les plans par lui élaborés pour le voyage.

Naviguer est  un art très difficultueux,
Même avec un  navire unique et une cloche :
Et pour sa part, hélas, il ne pouvait nullement
S'occuper d'un second navire.

Le mieux pour le Castor était, sans aucun doute, d'acquérir
Une cotte de mailles d'occasion
- conseilla le Boulanger - puis de lui faire souscrire
Une assurance-vie dans quelque agence sérieuse.

Le Banquier lui proposa en location
(A prix modique), ou en vente,
Deux polices épatantes, une contre l'incendie,
Et l'autre contre les dégâts causés par la grêle.

Et jusqu'à aujourd'hui, depuis ce triste jour,
Quand le boucher était dans les parages,
Le castor regardait de l'autre côté,
Semblant pris d'une peur indicible.


(à suivre, si la demande des lecteurs le justifie, mais je n'espère pas, car c'est du boulot et du creusement de ciboulot !)




Publié dans Poésie

Commenter cet article

Duszka 17/04/2011 11:19


Itou, itou, itou ! Duszka


Victor 17/04/2011 10:22


La suite, la suite, la suite !

Victor