Conte de Noël : Lulu la Tortue et l'Ecureuil sans nom

Publié le par TSF36

Il y a très longtemps, aux confins du Berry et du Limousin, existait un petit royaume bien paisible. Dans ce royaume là, il y avait un roi qui vivait dans un beau château entouré d’un parc immense, ceint de hauts murs, avec des arbres magnifiques et des fleurs merveilleuses et toutes sortes d’animaux. Ce roi là, contrairement à ses collègues, ne chassait pas, mais protégeait tous les animaux.

Seulement il avait quelques manies. Comme il était aussi un grand ami des arts et de la poésie, il avait décrété que tous les animaux fussent dotés d’un prénom qui rimât obligatoirement avec leur nom générique. Ainsi tous les hérons devaient s’appeler Gaston, toutes les mésanges, Solange, etc. D’ailleurs personne ne s’était élevé contre cela. C’était la loi et, en ce temps là,  personne ne songeait à contester la loi.

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Un jour, dans l’immense parc ceint de hauts murs, Lulu la Tortue, qui faisait son jogging quotidien, rencontra un écureuil qui était fort occupé à enfouir une noix dans la pelouse. Bonjour l’écureuil ! lui fit-elle. Bonjour la tortue ! répondit-il. Tu peux m’appeler Lulu, reprit la tortue. Et toi, c’est quoi ton petit nom ?

L’écureuil prit une mine sombre et répondit : hélas, je n’en ai pas. Il n’y a aucun prénom connu qui rime avec écureuil. Toujours on m’appelle l’écureuil par-ci, l’écureuil par-là. Je suis l’écureuil lambda, l’écureuil générique, que personne n’appelle jamais par son prénom. Il est des jours où je me demande même si j’existe. Et c’est pour ça que je suis triste. Et en disant ces mots, il se mit à pleurer à chaudes larmes

Ne sois pas triste, dit la tortue tout émue. Si tu crois que Lulu la Tortue c’est beaucoup mieux ! Lulu, c’est une rime très pauvre, pour ne pas dire une assonance, car il n’y avait rien d’autre au dictionnaire des rimes. Il y a des jours où j’envie ma cousine Gertrude la Cistude. Elle, au moins, a une rime riche.

Comme l’écureuil pleurait toujours Lulu, de plus en plus émue, sortit de son sac à dos une feuille de laitue qu’elle tendit à l’écureuil.

Tiens, lui dit-elle, c’est de la « laitue consolatrice », une variété rare qui pousse à l’autre bout du parc. J’en garde toujours sur moi pour les coups de blues.

L’écureuil la prit avec réticence, car il n’avait jamais mangé de laitue, mais l’avala finalement.

 

L’effet fut radical et l’écureuil eut bientôt retrouvé son humeur  guillerette. Merci Lulu, dit-il,  de m’avoir fait retrouver mon état d’écureuil normal. En échange, laisse moi t’offrir la noix que je m’apprêtais à cacher dans la pelouse. Je vais te l’ouvrir. Et d’un habile coup de dents, il ouvrit la noix qu’il offrit à Lulu.

Lulu, qui n’avait jamais mangé de noix, la prit avec réticence, mais poliment, et la mangea.

Mais c’est très bon ! fit-elle. Et très énergétique comme aliment ! Je sens que je vais battre à la course tous les lièvres du parc. Mais avant de te quitter, l’écureuil, je te propose de nous rencontrer à nouveau au Noël prochain, à ce même endroit pour un nouvel échange de cadeaux. D'accord, répondit l'écureuil, çà c'est une bonne idée ! 

Après que les nouveaux amis se furent quittés, de longs mois passèrent dans ce paisible royaume où jamais il ne se passait rien. L’été partit, l’automne revint et repartit, puis ce fut l’hiver et arriva enfin Noël.

L’écureuil, qui n’avait pas oublié le rendez-vous,  descendit de son nid dans le noyer et se dirigea vers l’endroit où il devait rencontrer Lulu. Il avait emporté son cadeau pour Lulu : la plus grosse et la plus belle noix qu’il avait jamais trouvée, bien emballée dans du papier d’argent. Mais hélas il ne trouva pas Lulu et il fut bien triste. Il faisait très froid et la neige tombait à gros flocons. Comme il s’apprêtait à repartir, il vit une enveloppe à moitié cachée par une grosse pierre.

Il souleva la pierre, prit l’enveloppe qui était adressée ainsi : Neuneuil l’Ecureuil. Ce ne doit pas être pour moi, pensa-t-il. Mais, comme tous les écureuils, il était très curieux. Il l’ouvrit donc et lut ceci :

 

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L’écureuil reposa la lettre. Sa tristesse de ne pas avoir rencontré Lulu s’était soudain dissipée et il fut envahi par une joie indicible.

Oh Merci Lulu ! Grâce à toi, je sais maintenant que je suis différent des dizaines d’écureuils qui vivent dans ce parc. J’ai enfin la sensation d’exister pour moi-même. Je suis enfin quelqu'un ! C’est le plus beau cadeau de Noël que tu pouvais me faire.

Il repartit en gambadant comme un fou et en criant :

 

Je suis Neuneuil ! Je suis Neuneuil !

Ne m’appelez plus l’écureuil !

 


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Publié dans Poésie

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CLa Vieille Marmotte 21/01/2013 07:15


Ton conte de Noël (car je subodore que tu en es l'auteur ?) me touche profondément ! Va-t-en savoir pourquoi ?


Je le trouve fort bien écrit .


Il traite d'un probème existentiel d'importance : On ne connaît bien les "choses" que lorsqu'on les a nommées !


.... peut-être que ... être nommé est une preuve de mon existence, pour moi et pour l'autre ... Quoi de plus doux que d'exister pour quelqu'un ?


Un vrai poème en prose !

TSF36 21/01/2013 09:49



Seule une marmotte pouvait s'émouvoir des problèmes existentiels d'un pauvre écureuil berrichon.


Eh oui, les choses (et les êtres) n'existent que par le nom qu'on leur donne. On trouve déjà cela dans la Genèse, puis dans Saint Jean (Au commencement était le Verbe)


Mais je ne vais pas m'embarquer là dedans à 9 heures du matin !


Bonne journée Marmotte.


( Jacquotte La Marmotte, je présume !)



sittelle 26/12/2012 15:26


 Neuneuil, Neuneuil...  c'est louche... ou borgne,  Coco Bel Oeil !


 


 

Victor 25/12/2012 20:34


Bonsoir


Contribution poètique de Maurice Carème :


L’ÉCUREUIL ET LA FEUILLE 


Un écureuil, sur la bruyère,


Se lave avec de la lumière.


 


Une feuille morte descend,


Doucement portée par le vent . 


Et le vent balance la feuille


Juste au dessus de l'écureuil; 


Le vent attend, pour la poser,


Légèrement sur la bruyère,


 Que l'écureuil soit
remonté


Sur le chêne de la clairière 


Où il aime à se balancer


 Comme une feuille de
lumière. 


 


Victor

TSF36 26/12/2012 09:24



Merci Victor et Maurice pour cette contribution à la gloire de l'Ecureuil.


Ce sympathique animal est en effet, et à plus d'un titre, digne d'éloges !


Aussi fort en économie qu'en acrobatie